Témoignage

Je m’appelle Oksana, d’Ukraine, 30 ans. Je connais « Droit de Naître » depuis l’été 2009. J’aimerais partager mon histoire. 


            Ma mère a avortée alors que j’avais 2-3 ans. Ensuite ma sœur est née, 2-3 ans après. Maman ne nous en a jamais parlé.
            Quand j’avais 24 ans, le même âge auquel Maman a avorté, mes parents m’ont poussé à avorter à mon tour. Ils avaient tout prévu et organisé. C’est allé très très vite… Je ne me suis pas battue, tellement j’avais peur… C’été l’été 2004, la veille de la Fête de l’Indépendance de mon pays, l’année qui allait engendrer la Révolution orange.        
   Ça aurait pu être mon 1er enfant. J’aimais son père et voulais l’enfant. Mes parents n’ont voulu ni de l’un, ni de l’autre.
            J’ai pu parler de cet avortement à mon ami Français, qui est devenu mon mari, et Papa de notre fillette, née en septembre 2009.
            Grâce à lui et à la naissance de ma fille, je comprends mieux cette histoire. 
            Mes parents vivent coupés du monde. On est une famille de profs, et c’est comme s’ils étaient « trop bien » pour se mêler à d’autres gens. En fait, j’étais dans la « cage » avec eux. Jusqu’à présent ils ont dégagé habillement mes rares copains.
            Ma mère a reconnu son avortement, tout en se justifiant, seulement après qu’elle a su que j’en ai parlé. Elle m’en a voulu.
            Mais comment pouvait-il en être autrement ? Dans mon sommeil, je me débattais et criais.
            Il me semble que ça pouvait être un garçon. Je lui ai donné le prénom de son père -que j’ai perdu aussi-.
 
            Dès l’enfance ma sœur cadette était comme une reine. Moi j’étais très discrète. Au moment fatidique, elle était du côté de mes parents.
            En 2007, je me suis mariée et vis depuis en France.
            A son travail, ma mère aimait être appelée « la belle mère Française », mais même « le vrai » Français n’était pas assez bien à ses yeux.
            En 2008, ma sœur a accouché d’un petit garçon. En étant allé le voir, ça m’a fait mal au cœur à cause de mon enfant perdu. Je l’ai exprimé ! Culpabilité sans regret chez ma mère, ma sœur, elle, trouva dégoutant que je fasse le lien avec mon histoire, ajoutant qu’elle ferait la même chose, elle, si …
            Maintenant, 1 an après, ce garçonnet est en grande partie élevé par notre mère, ma sœur « ne sachant pas » ou n’osant pas (?) s’en occuper. Ils habitent à 100 km de mes parents. Moi, je continuais à aimer les enfants, mais d’un amour blessé.
            En France, je cherchais à en garder, mais comment pourrais-je m’occuper d’autres enfants si ma féminité et mon instinct maternel sont cassés, blessés ? On a parrainé une enfant d’Afrique. Pour un peu d’argent lui offrir ainsi l’école.
            On passera les fêtes de fin d’année la bas, en Ukraine.
            Départ une après-midi de décembre, en voiture. Le matin, en passant un pont à vélo, une sinistre petite voix me susurre : « Tu vas mourir ce soir ». Je réponds : « Non, je ne suis pas prête ».
            Le lendemain, quelques heures avant l’aube, on a eu un accident de la route : on est sauf, mais l’auto est fichue. Mon mari s’était endormi au volant. Il était consterné. Moi, très vite, j’ai eu une grande réjouissance : « On n’a rien, on est vivant ! ». 
            Cette année 2009 je suis enceinte. Enfin !
            L’été, je ne vais pas en Ukraine, malgré l’insistance de ma mère. Je passe une bonne grossesse, marche beaucoup, me baigne presque jusqu’à la fin dans les eaux claires d’une gravière … Je sais que ma sœur bougeait très peu en étant enceinte (et en général).
            Par courrier ou téléphone, ma mère me reproche de me négliger, à cause du poids trop léger qu’aurait Bébé, etc.
            Fin septembre, j’accouche d’une superbe fillette ! Ils - mes parents - voulaient absolument venir à ce moment pour « aider », mais mon mari ne voulait surtout pas : « ce n’est pas un spectacle ! Bébé sera encore plus joli quelques semaines après ». Très vite cependant notre équilibre vacille. Mon mari me sent absent, et n’ose pas trop s’attacher au bébé. Il fait « ce qu’il y a autour ». Je sens un mur entre lui et moi, entre moi et l’enfant …
« Sacha » ! C’est l’ombre de l’enfant avorté et de son père …
Et ce bonnet de garçon que je mettais obstinément à ma fille …
L’automne est très doux, nous faisons de belles promenades avec l’enfant. Et là, ça sort. Tout ce qui était enfoui. Ma mère qui vivait ma vie, le mensonge, la négation qu’il y avait dans ma famille. Comment ils (mes parents) ont réglé leurs comptes, y compris à travers moi, envers les Grands-parents. Le père de l’enfant avorté est du même village que les Grands-parents, et, petite, j’avais été élevé là-bas.
Mon mari me demande une après-midi : « raconte moi comment c’était entre mars et août 2004 (moment de l’avortement). Et là, ça sort. Ponctué de chaudes larmes. Car qu’elle était belle, notre histoire (avec le père de l’enfant avorté) et ma liberté apprise en France (où j’avais étudié et étais au pair). C’est aussi cela qui était insupportable à mes parents …
Je repasse progressivement toute ma vie en revue, et réalise à quel point l’amour maternel reçu était malsain. Mon père n’était pas à sa place, et elle, elle faisait tout, y compris décider, choisir à ma place – et celle de ma sœur. Etudes, habits, copains, cheveux, tout, tout. 
Très tôt, je comprenais que ma mère avait besoin de moi. Je l’aimais énormément et m’inquiétais d’elle.
En fait, dès 3 ans, j’ai du servir à remplir l’immense vide qu’il y a dans une femme après un avortement. C’est surement pour ça que je me rappelle tellement de tout, dès cet âge … 
Et aujourd’hui, qu’en est-il en 2010 ?
Quand j’étais dans mon « feu intérieur », pas de contacts avec mes parents. J’avais bien essayé de partager ce que je vivais avec eux, mais ce n’était pas la peine. Ayant compris que nous nous en sortions sans eux, à ce jour, ils n’ont pas encore vu leur petite fille et nous attendent « chez eux ».
Ma sœur, toujours tellement matérialiste, est comme muette. Ses chers gadgets (ordinateur, numérique, téléphones) ne parlent pas, pas d’images de son fils, rien. 
            Mon mari a perdu son « rêve russe » de grandes plaines, d’horizons illimités – « la terre ne vaut rien ! » lui répétait, catégoriquement, mon père. Or il est jardinier. Il ne s’exprime d’ailleurs plus en russe …
            Moi, je vais mieux depuis que ma conscience s’est « dégelée ». Je peux maintenant enfin agir, vivre, parler sans honte de rien.
            J’ai écris au père de l’enfant avorté et à sa mère, qui était avant cela très bonne amie avec ma chère Grand-mère. Elle, elle m’a répondu. Son fils ne vient plus au village, même pour les fêtes. Il reste seul à son travail … J’ai pleuré en lisant sa lettre, tellement j’y ai senti un cœur de mère … Elle reconnait cet enfant ! Je ne suis plus seule ! Elle, qui pourtant est innocente, se confond en excuses, comprend et partage le poids de cette histoire avec moi. Elle est désolée de n’avoir rien su, et n’avoir rien pu faire …
             Concernant ma Grand-mère, il ne reste que ma mère, qui bien qu’elle ne l’aime pas, est obligée de s’en occuper, alors que j’aurais aimé le faire si j’avais pu rester dans son village.
             Rien ne peut justifier un avortement, et d’avoir honte, et de se taire.
            Pendant le « feu intérieur », je pleurais abondement. A chaudes larmes, qui dégelèrent encore des choses …
Cet enfant aurait pu tout avoir ! Le village et ses terres si fertiles d’Ukraine (grand pays vide). Même les arrières Grands-parents, toujours travailleurs et réglés avec le soleil. Sauf qu’il n’est pas là. Et il n’y a rien. Pas même un endroit, un monument, une tombe avec son nom. Mais lui vit en moi, comme une ombre. Par exemple, mon mari appelle : « petit chat ! », j’entends « Sacha » ! 
Il faut vraiment témoigner.
L’avortement parait être une solution simple, mais le prix à payer est très élevé. Si ce n’est pas pour nous, alors pour nos enfants, qu’on aime tellement. Santé, Bonheur, paix intérieure et destinées sont bouleversées. 
Et ce que « Droit de Naître » pourrait créer, quelque part, un endroit dédié aux victimes innocentes de l’avortement ? Matérialisé par exemple par une plaque, un arbre, une pierre ?